vendredi 18 janvier 2019

Les artistes se réapproprient l'art textile



Avec l'interview de Julie Crenn

L'exposition Soft Power au Centre d'art contemporain Transpalette à Bourges rassemble 26 artistes de plusieurs nationalités qui pratiquent tous ce qu'on appelle l'art textile à travers une pluralités de mediums. Broderie, couture, tricot, crochet, quilting, les œuvres posent toutes la question de la valeur de l'artisanat dans notre société moderne, mais au-delà, l'exposition se penche sur la question de la réappropriation des pratiques et des techniques textiles par l'expression artistique. Une réappropriation qui a été menée dans un premier temps par des artistes femmes, engagées, féministes. L'exposition conçue par la commissaire indépendante Julie Crenn est selon ses propres mots, "une digestion d'un travail de thèse", et par là, une exposition très personnelle pour la jeune femme.

La proposition de Julie Crenn nous permet d'appréhender l'art textile avec un regard plus large et plus critique. On découvre le travail de deux pionnières féministes, Hessie et Raymonde Arcier, des oubliées de l'histoire de l'art, ou celui de l’Égyptienne Ghada Amer qui prend conscience de son statut de femme artiste et décide de le revendiquer en créant des œuvres mêlant peinture et broderie. L'exposition chemine dans le temps en montrant aussi des oeuvres de jeunes artistes engagés comme les portraits en habits de carnaval de Raphaël Barontini qui parlent de la libération du corps et de la confusion des genres, l'étrange statue totémique aux allures de mannequin magique de l'artiste indienne Rina Banerjee ou l'oeuvre de Shadi Ghadirian, photographe iranienne devenue célèbre avec ses portraits de femmes intégralement voilées dont les visages sont remplacés par des ustensiles de cuisine. Trois grandes thématiques traversent cette exposition : l'histoire de la libération des corps, notamment les corps noirs, l'expérience de l'exil et de la migration et l'engagement féministe dans la création textile. Une exposition dont la réflexion est aussi politique explique Julie Crenn. Une dimension politique et collective mais aussi une dimension autobiographie. Chaque artiste nous raconte en effet sa propre histoire. Cette dimension autobiographique, Julie Crenn l'avait déjà appréhendé en s'intéressant au travail de Frida Kahlo. Plusieurs artistes nous racontent leur exil, leur trajet d'un pays à l'autre, leur déracinement. Porteuse de message fort, chaque oeuvre revêt une charge émotive qui implique le regardeur. Ainsi, l'artiste coréenne Kimsooja nous raconte en vidéo son nomadisme en évoquant en filigrane la situation de plusieurs artistes actuels, exilés volontaires ou politiques. Dans sa vidéo-performance visible dans l'exposition, issue d'une résidence d'artiste qu'elle avait faite au MAC/VAL de Vitry-sur-Seine en 2007, elle rassemble sur son chemin, dans son pick-up, des balluchons, comme autant d'histoires de diverses communautés qu'elle croise sur son passage. L'exil, oui, impossible de ne pas en parler...

Des sculptures textiles du jeune Jérémie Gobé qui émerge sur la scène artistique à celle plus connues de la superstar de l'art textile Joana Vasconcelos qui avait eu droit à une exposition personnelle au château de Versailles, la première pour une femme artiste, l'exposition Soft Power de Julie Crenn s'inscrit aussi dans une tendance, celle d'un regain d'intérêt chez les artistes pour les techniques artisanales. Alors, être artiste aujourd'hui, c'est aussi être résistant finalement ? 

L'exposition Soft Power, ou la réappropiration des techniques textiles par les artistes est encore visibles jusqu'au 19 janvier au centre d'art contemporain Transpalette de Bourges, du mercredi au samedi de 14h à 19h. Vous pourrez également rencontrer les artistes Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, ainsi que Jérémie Godé samedi 19 janvier, jour de clôture de l'exposition.

lundi 7 janvier 2019

Otto Dix, l'oeil sanglant des tranchées


En 1924, l'artiste allemand Otto Dix livre une série de gravures intitulée tout simplement La Guerre. 50 estampes, divisées en 5 portfolios de 10 planches chacun. Éditée à 70 exemplaires, cette série marquante de l'artiste est bien connue. En 1925, une réédition est même accompagnée d'une préface d'Henri Barbusse, ce qui auréole l’œuvre d'une pensée pacifiste. Mais en 1924, dix ans après l'horreur, l'Allemagne meurtrie veut oublier. Il n'est pas question de faire ressurgir les images crues du conflit. L'"apocalypse gravée" d'Otto Dix est en effet particulièrement réaliste. L'artiste le dit lui-même : "Avec ce moyen beaucoup plus simple (il parle de l'estampe), on peut tout dire de manière bien plus forte, pénétrante". La taille douce et l'aquatinte deviennent pour lui le moyen de témoigner de son traumatisme, qui aura mis 10 ans à sortir de l'enfouissement psychologique. L'artiste sait ce qu'il projette et encre sur les planches car il a vécu les tranchées de la Grande Guerre. Ce qu'il grave ici est ce qu'il a vu. Sans concessions, comme il le fera aussi pour ses séries de gravures sur les prostituées de Dresde qu'il côtoie, Otto Dix raconte la boue, les corps déchiquetés, les visages cassés, la terre sacrifiée, les hommes réduits à l'état de bêtes exténuées, les charniers, le tout happé, sans espoir, par la mort. Un réalisme sanglant dans la lignée des Désastres de la Guerre de Goya. Sans aucun doute une des œuvres les plus expressives de l'histoire de l'art que le musée d'art moderne et contemporain des Sables d'Olonne expose encore jusqu'au 13 janvier, aux côtés d'autres séries du maître allemand. Aucune scène de combat, mais le quotidien crasseux du soldat "Quand vous avez touché le fond de l'abîme, connu les poux et la crasse, la faim, la peur, quand vous avez eu la chiassse, là vous êtes le héros" écrit-t-il à propos de la guerre. "Je ne suis ni pour ni contre" affirme Otto Dix qui se dit apolitisé et d'aucune tendance, ni pacifiste, ni moralisateur. Loin de vouloir dénoncer, l'artiste veut surtout porter témoignage, faire constat, mais que ce soit pour ses peintures de guerre ou ses croquis satiriques des bas-fonds dresdois, ce regard trop réaliste gêne le politiquement correct dans une société allemande qui cherche à se reconstruire. Otto Dix fait scandale et doit faire face à plusieurs procès. Sa série sur la guerre est refusée par tous les libraires, inquiets qu'on ne brise leurs vitrines si l'on voit de telles œuvres en devanture! La critique rejette avec force ce qui était alors vu comme une honte, la honte de montrer l'anti-héros. En 1923 déjà, un panneau peint monumental, intitulé La Tranchée, dans lequel il représente un carnage insoutenable, une sorte de grande satire de la peinture d'histoire, mettait en avant le vérisme, au-dessus de la propagande et de l'idéologie. Il continuera avec ses peintures de gueules cassées post-conflit qui incarnent la tragédie des conséquences de la guerre dans un quotidien qui ne peut être normal. La nation a alors du mal à regarder ces images que l'on veut refouler à tout prix. Otto Dix les remet sur le devant de la scène, mordantes et culpabilisantes. Quelques années plus tard, en 1929, il livre un immense triptyque, lui aussi intitulé La Guerre, une synthèse sombre et colorée de toute sa vision artistique dans une volonté de montrer "ce que la guerre a d'affreux et, partant, de réveiller les mécanismes de défense" écrit-t-il. Veut-il aussi nous dire "plus jamais ça" ? Et pourtant, l'histoire en décidera rapidement autrement. Quelques années plus tard, Hitler arrive au pouvoir. Les images d'Otto Dix sont autant le fond douloureux d'une mémoire historique que la prophétie d'un futur atroce. L'enfer est proche...L'artiste ne le sait pas encore mais va vite le pressentir à ses dépens, congédié de son poste de professeur à l'Académie des Beaux-Arts de Dresde et obligé de s'exiler dans son propre pays, au bord du lac de Constance. En 1933, certaines de ses œuvres sont victimes de campagne de diffamation et en 1936, 260 sont retirées des collections des musées allemands par les Nazis qui invoquent un acte de purification. En 1937, les créations d'Otto Dix sont clouées au pilori, montrées lors de l'exposition "Art Dégénéré" ouverte à Munich le 19 juillet 1937, aux côtés d'autres grands noms de l'art moderne. Artiste scandaleux de son temps, génie de l'estampe et de la peinture aujourd'hui, ses œuvres psychologiques et mystiques, pour ses séries sur la religion, reflètent aussi une personnalité complexe et excessive qui vécut une double vie, auprès de sa femme à la campagne et auprès de sa maîtresse, lorsqu'il se rendait dans son atelier de Dresde. Avec cette dernière, il a entretenu toute sa vie une correspondante assidue qui compte plus de 1000 lettres à caractère très érotique dont une majeure partie est conservée au Fonds des arts du musée national, sous scellées jusqu'en 2040. Leur redécouverte pourrait bien elle aussi faire à nouveau scandale...

mardi 27 novembre 2018

Métamorphoses industrielles, sous l'oeil de Guillaume Gehannin


Guillaume Gehannin est un explorateur du temps et de l'espace, armé de sa caméra. Mais il s'agit du temps d'aujourd'hui et de l'espace qui nous entoure, ces territoires que l'on côtoie sans les voir, que l'on ressent sans oser les regarder. Réalisée comme un journal intime, ou plutôt comme une partie de campagne filmée comme il aime à le dire, son exposition "En cas de déclenchement des sirènes, évacuez la zone" à la Progress Gallery à Paris présente une série de films qui défrichent les zones anciennement industrielles, abandonnées de toute présence humaine, ou qui décrivent des espaces périurbains, dont l'activité est en continuel mouvement, rythmée par les allées et venues des camions, le passage des ouvriers, les rires et les insouciances de jeunes gens venus faire une pause face à ces paysages du XXIe siècle qui amènent la question de la destruction, de l'oubli et de la survivance. Né en 1988, Guillaume Gehannin manie aussi bien le pinceau que la caméra. Diplômé de l'Ecole nationale supérieure d'arts de Paris-Cergy et de l'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, il présente en 2016 son premier long-métrage "Risque d'Atmosphère Explosive" en sélection au FID, le Festival International de Marseille, un film qui parlait déjà de ces zones industrielles abandonnées. Et pour rappeler qu'il filme comme il peint, l'artiste expose en introduction de son exposition une grande peinture aux airs un peu fauvistes. L'industrialisation de masse a détruit la nature et les champs. Ce sont dans ces zones incertaines que Guillaume Gehannin et ses amis ont trouvé leur terrain de jeu, fascinés par ces territoires qui sont devenus leur environnement du quotidien. Aller s'y perdre était aussi une histoire de rituel entre amis. C'est aussi le portrait d'une génération, souligne l'artiste, la sienne, celle qui a vécu proche de ces nombreuses zones qui émaillent le territoire français. Guillaume Gehannin est à sa manière un naturaliste et un archéologue du temps bien présent, celui que l'on voit sans artifices, qui s'impose à nous, qui vibre des battement du cœur de l'activité humaine, ou qui parfois a fini de battre et se retrouve dans le désœuvrement, le silence des pierres, des déchets et du sable. Ici, l'ancienne cheminée d'usine fonctionnait à plein régime il y a quelques années, là, une décharge évoque la survivance d'éléments organiques complètement déshumanisés. Guillaume Gehannin veut capter sur le vif des moments qu'il trouve extraordinaires. Son émerveillement est celui du détail qui éclaire l'ordinaire. Le cadrage, la lumière, le mouvement de la caméra sont autant d'outils pour peindre, comme les impressionnistes en leur temps, ces zones grises qui bordent les boucles de la Seine. Au fil de l'eau, Guillaume Gehannin navigue, marche, gambade, franchit des barrières interdites, regarde le béton, l'acier, le silex...même si le chantier est interdit au public. Attention zone dangereuse! Ainsi, des paysages s'esquissent et changent au fur et à mesure du temps, car le réalisateur construit un récit, dans le temps justement, revient à plusieurs reprises sur les mêmes endroits, à des époques différentes. En tout, les films montrent, ou plutôt racontent, huit lieux qui suivent la Seine, du Havre au Val-de-Marne en passant par les Yvelines et le port de Gennevilliers. Huit lieux qui ont chacun subi une transformation liée à l'industrialisation. Flux et reflux de marchandises, flux et reflux d'hommes, telle une grande fresque que Guillaume Gehannin n'a pas fini de raconter. On se dit en effet que cette histoire peut durer toute une vie, voire même plus. Et c'est bien là que le regard de l'artiste nous conduit en pleine humanité et en pleine poésie du témoignage, révélées par des instants, tour à tour mélancoliques ou merveilleux. Guillaume Gehannin ne cache pas non plus sa passion pour les impressionnistes. Comme ces peintres en leur temps, il filme sur le motif, capte la couleur et ses nuances, les vibrations de la lumière. La référence est claire et assumée. Deux vidéos, installées côte à côte dans l'exposition, montrent le Havre, une ville qui a très tôt, beaucoup questionné Guillaume Gehannin. Il en a regardé l'architecture post-guerre, celle de la reconstruction et surtout, les raffineries qui l'entourent, celle de Total à Harfleur et celle de ExxonMobil à Notre-Dame de Gargenville, jusqu'au port d'Antifer, terminal pour les super-pétroliers. Le feuilleton filmé de l'artiste prend ici une tournure plus engagée. Montrer, faire voir, pour témoigner, garder trace, faire réfléchir. Et lorsque Guillaume Gehannin parle de son expérience filmique sur la décharge sauvage de Dollemard, lieu abandonné par excellence,c'est aussi le péril écologique qu'il entrevoit. Pareillement, sur la décharge de Carrières-sous-Poissy qu'il est allé explorer, juste à côté des habitations, sur une ancienne zone maraîchère, aujourd'hui un no man's land, autour duquel les habitants viennent quand même tenter de jardiner...
"En cas de déclenchement des sirènes, évacuez la zone", est une exposition à voir à la Progress Galerie 4 bis passage de la Fonderie à Paris encore quelques jours jusqu'à samedi 1er décembre. Un titre que Guillaume Gehannin a choisi en référence à un panneau vu sur le port du Havre dans une zone seveso à risque qui avait pris feu à cause de torchères folles. L'équilibre de ces zones est fragile, bien que très bien réglé. Une exposition, composée de plusieurs films, qui touche à la poésie et au réalisme, qui fait se confronter les regards insouciants d'un groupe de jeunes face aux traces qui restent d'un monde en proie à l'hyper-industrialisation. Des traces qui gardent en elles des souvenirs, traces de passages humains et mécaniques, mais aussi traces de pollution invisible sur une terre de plus en plus fragile. L'exposition de Guillaume Gehannin est une exploration sociologique subtile sur notre temps présent et ses métamorphoses.

lundi 26 novembre 2018

Bernar Venet, retour à la genèse d'une création

avec les voix de Bernar Venet et Alexandre Quoi

Au Musée d'Art Moderne et d'Art Contemporain de Nice, la nouvelle exposition consacrée à Bernar Venet attire un public nombreux et intrigué qui vient voir l'enfant du pays. Bernar Venet, connu aujourd'hui pour ses sculptures monumentales, a été, dans les années 1960, un pionnier de l'art conceptuel en France. Fasciné par Marcel Duchamp, il veut lui aussi bousculer la notion d’œuvre d'art, tente même d'échapper à toute rapport subjectif entre l'artiste et son œuvre. Il commence alors des séries de dessins techniques réalisés à partir de documents industriels. Mais ses premiers travaux, qu'il appelle lui-même "création monosémique", ne remportent pas le succès espéré à l'époque. Il s'embarque alors pour les Etats-Unis, vit dans des conditions au début très difficiles, mais chance inestimable, il côtoie à New York Arman et les minimalistes américains, Donald Judd, Sol LeWitt et Dan Flavin. Un milieu qui l'accueille à bras ouverts et grâce auquel il peut enfin s'épanouir. Alors que le Musée d'Art Contemporain de Lyon présente en ce moment, une grande rétrospective de l'artiste, le MaMac de Nice a choisi, en parallèle, de revenir sur des années oubliées, la décennie 1966-1976, une période fructueuse, fondatrice, genèse d'un art conceptuel qui permet de comprendre tous les développements ultérieurs du travail de l'artiste comme le souligne Alexandre Quoi, commissaire de l'exposition. Et que cette exposition, petite par la taille, mais si importante par son contenu, se passe à Nice, c'est évidemment une grande émotion pour Bernar Venet, comme il nous le confie, la voix fragile et le regard un peu embué qui embrasse d'un mouvement les première œuvres de sa vie. Cette exposition sur ses années conceptuelles est aussi la réparation d'une injustice, qui arrive tardivement alors que l'artiste a 77 ans aujourd'hui. En effet, les musées français ont longtemps boudé l'artiste. Mais que voit-on dans l'exposition ? Une production artistique appelée art conceptuel qui s'interroge sur la notion même d'oeuvre d'art et qui peut nous sembler, à bien des égards, dépourvue de toute notion d'esthétisme. Est-ce vraiment encore de l'art se surprend-on à chuchoter devant cette grande reproduction photographique d'une page d'un manuel de chimie ou devant cette formule mathématique peinte en grand ? Une fascination pour les sciences ? Non, absolument pas, répond Bernar Venet, un peu agacé par cette rengaine qu'on lui ressert à chaque fois, mais un besoin de dépasser les frontières jusqu'à une abstraction absolue. L'art conceptuel est une recherche artistique radicale et moderne qui s'interroge sur la notion d'art. L'art n'est plus un tableau ou une sculpture, il s'ouvre à de nouveaux champs d'investigation explique Alexandre Quoi. En 1967, Bernar Venet rédige un manifeste dans lequel il annonce son arrêt définitif de la peinture, qu'il programme à l'année 1970. Il lui reste donc trois ans pour réaliser les performances, enregistrements sonores et autres photographies qu'il prévoit. Quel autre artiste a ainsi programmé sa fin ? Le destin, cependant, en décidera autrement lorsque le New York Cultural Center organise une rétrospective de l'artiste en 1971. A partir de ce moment, les propositions vont arriver, notamment de célèbres galeries, comme celle de Daniel Templon à Paris. Et même si l'artiste cesse de créer quelques années, il reprendra finalement son travail en 1976, mais sous une forme un peu différente, qui le mènera bientôt à la sculpture monumental. Au-delà de découvrir les premières créations conceptuelles de Bernar Venet, l'exposition du MaMac de Nice est aussi l'occasion de se replonger dans une époque où la modernité en art s'exprime avec force des deux côtés de l'Atlantique. L'occasion de replacer l'artiste au milieu des grands noms de l'art moderne, les Duchamp, Arman ou Martial Raysse qu'il a bien connus.

L'exposition "Bernar Venet, Les années conceptuelles, 1966-1976" est présentée jusqu'au 13 janvier au Musée d'Art moderne et d'Art Contemporain de Nice. A voir également, la rétrospective de l'artiste au Musée d'Art Contemporain de Lyon présentée jusqu'au 6 janvier.

mercredi 17 octobre 2018

Ces artistes embarqués dans l'Odyssée verte

Ils sont révoltés et atterrés par l'attentisme politique. Ils veulent dénoncer, éveiller en s'emparant du processus créatif pour investir l'espace public et l'action citoyenne. Artistes de renommée internationale ou éco-artistes engagés, ils sont les nouveaux expérimentateurs et médiateurs du changement environnemental. Leurs œuvres détiennent-elles les clefs d'un futur écologiques ? 

L'écologie n'a pas toujours été le dada des artistes. Elle fut longtemps l'apanage d'activistes politiques. Et si un artiste s'en emparait, il était d'emblée taxé de radical ou de militant de pacotille. Pourtant, lors de la Biennale de Venise de 1968, l'Argentin Nicolas Uriburu ose un geste solitaire dans le paysage artistique de l'époque, colorer les eaux du canal de Venise en vert fluorescent pour en dénoncer la pollution. Provocatrice, cette teinture assumée sera reprise en 2010 par Greenpeace dans la rivière Riachuelo à Buenos Aires. Geste artistique pour ébranler le politique, loin d'être obsolète, au contraire. Évolution lente des mentalités, statuo quo révoltant, les performances des années 1970 n'ont pas suffi. On se souvient pourtant des belles heures de l'engagement, celles des... 

mardi 9 octobre 2018

La Venise de Tiepolo, à la croisée des arts

On ne compte plus les expositions liées à Venise et à ses peintres. Oui, encore et toujours Venise...immortelle, éternelle, mythologique, insatiable, fragile, immuable. Tant de mots peuvent la définir. La Sérénissime n'a eu de cesse de se raconter et de se donner en spectacle. Aujourd'hui, ce sont les hordes de touristes suivis de leurs valises à roulettes qui prennent parfois le pas, malheureusement, sur les beautés artistiques qui s'en trouvent alors étouffées.

Peut-on encore s'imaginer ce qu'a pu être la Venise du XVIIIe siècle, celle de Tiepolo, de Farinelli, de Vivaldi, de Goldoni et de Canaletto ? La Venise des peintures de masques et des fêtes de rues ? La Venise du carnaval, du théâtre coloré, des regards en biais et des fastes brillants, celle qui souffle son chant du cygne à l'orée de son déclin à la fin du XVIIIe siècle ? Un âge d'or souvent rêvé par les écrivains et les amoureux romantiques. C'est cette Venise là que veut restituer l'exposition, au-delà des tableaux et des vies d'artistes, la Venise du sentiment éphémère, des gens, de la beauté. Mais comment restituer l'évanescent dans une exposition bien classique plantée entre quatre murs ? Il manque les odeurs, les bruits de la ville, les conversations intimes, les ateliers d'artisans, les secrets d'alcôves et le mouvement de l'eau sous les gondoles. Il manque les 120 000 âmes qui peuplent la ville à cette époque et se déplacent principalement par voie d'eau. C'est pourtant à ce pari que s'est attaquée la scénographe Macha Makeïeff en créant un décor qui met en valeur la sensualité de la ville italienne. La Venise du XVIIIe siècle est en effet aussi fascinante que décadente. Et c'est ce qui fait son charme.

On assiste aussi bien au développement extraordinaire de la musique dans les Ospedale, qui sont des orphelinats qui forment les jeunes filles à l'apprentissage musical et en parallèle, à la multiplication des plaisirs érotiques et des ivresses du jeu favorisés par une grande liberté des mœurs que tous les touristes de passage décrivent. Cela se passe dans les casinos, comme au Ridotto du Palazzo Dandolo ouvert en 1638 et peint par Francesco Guardi. C'est la seule salle de jeu autorisée et gérée par la République de Venise. Les nobles y sont reconnaissables à leur toge noire et à leur perruque, tandis que les joueurs et joueuses sont masqués. Ce lieu licencieux sera fermé en 1774 suite aux nombreuses ruines financières qu'il a provoquées. Mais cela n'empêche pas d'autres lieux du même genre de continuer à prospérer. On y joue à la bassette, au pharaon ou au tric trac.

Venise se met donc en scène, aussi bien dans l'intimité des intérieurs de palais que dans les extravagances de rues. Même les artistes se mettent à croquer comédiens et vénitiens, comme les fameux Polichinelles de Tiepolo, mangeurs de gnocchis masqués et couronnés de lauriers, arborant une fourchette géante. Parodie du pouvoir et de l'orgueil. On est en plein dans la bouffonnerie de carnaval. Mais là encore, il n'est pas si simple de retranscrire cette effervescence dans une exposition. Macha Makeïeff a pourtant voulu nous y embarquer à sa manière. Plus on avance dans le XVIIIe siècle, plus les Vénitiens s'oublient dans les plaisirs. Certains sont plus modernes que d'autres, comme Le Mondo Nuovo, une attraction à la mode qui permettait de voir, à travers une chambre optique des images de vues de villes, proches ou lointaines. Comme un Vénitien de cette époque, vous pouvez, vous aussi, dans l'exposition vous pencher et regarder à travers ces lampes magiques, une invention merveilleuse que Carlo Goldoni décrit ainsi :
"ingénieuse petite machine qui étale devant vos yeux des merveilles,
par la magie de miroirs optiques
et vous fait prendre des vessies pour des lanternes".

Même si l'exposition met bien en valeur cette Venise du XVIIIe siècle, notamment à travers de magnifiques tableaux et dessins de Tiepolo, Guardi, Canaletto ou Piazzetta, il reste toutefois difficile de se mettre dans la peau d'un piéton qui arpente la belle italienne. Mais, là encore, Macha Makeïeff a eu une idée pour goûter à l'ambiance de la ville : inviter des groupes musicaux actuels avec le concours du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, des théâtres Gérard Philippe de Saint-Denis et de La Criée de Marseille, et la complicité du pavillon Bosio, l'école supérieur d'art  plastique de Monaco. Une manière originale de croiser les arts, puisque même la classe de jazz a été invitée pour l'occasion. Une audace anachronique mais pertinente, comme elle le souligne.

L'exposition "Éblouissante Venise" est visible jusqu'au 21 janvier 2019 au Grand Palais et l'agenda de la programmation événementielle autour de l'exposition est à retrouver sur le site www.grandpalais.fr. A savoir que les soirées "théâtre, musique et danse" ont lieu tous les vendredi de 19h à 22h ainsi que le week-end du 12 et 13 janvier et qu'un concert exceptionnel aura lieu le jeudi 29 novembre à 20h30 au salon d'honneur du Grand Palais avec les musiciens du CNSM. Espérons que l'exposition vous aura donné envie de voir Venise, autrement qu'en peintures cette fois.

dimanche 30 septembre 2018

Le procès de Caravage


🎧 Ecoutez la chronique sonore
Caravage. 
Il suffit de dire son nom et des images extraordinaires de la peinture baroque nous viennent à l'esprit. Caravage, 
le génie du clair-obscur, l'anticonformiste, le peintre du réalisme dont les pieds sales des saints ou le ventre gonflé de la Vierge ont fait scandale. 
Caravage, 
ce peintre lombard qui travailla pour les cardinaux les plus puissants, attisa les jalousies et engendra une série de suiveurs qui ont marqué leur temps, les Caravagesques. 
Depuis le 21 septembre, une exposition sur ses années romaines a ouvert ses portes au musée Jacquemart-André à Paris : 
"Caravage à Rome, amis et ennemis". 
Le titre en lui-même est un tableau. 
Toute la presse était là, avide de voir dix peintures de la main du maître, dont sept n'ont jamais été exposées en France. Dans cette toute petite exposition, ces dix chefs-d'oeuvre confrontent le peintre ténébreux à ses contemporains, amis admirés ou ennemis de rixe. Car Le Caravage, s'il est le protégé du puissant cardinal del Monte et du richissime banquier génois Ottavio Costa, il passe aussi ses nuits dans les bas-fonds de la Rome baroque, peu scrupuleux à l'égard des autres peintres qu'il juge sans mâcher ses mots. Il a sa liste des bons et des mauvais et semble la partager à qui veut bien l'entendre. On peut citer Le Cavalier d'Arpin, un personnage majeur dans la vie du peintre, chez qui il travailla un temps pour exécuter des natures mortes et des corbeilles de fruits. D'abord maître et ami, les deux artistes deviendront bientôt rivaux. De la même manière pour Orazio Borgiani, un ennemi, la main toujours sur l'épée, dont on peut admirer un puissant David et Goliath dans l'exposition. 
"C'est bien dégoulinant et bien gore"
s'exclame le commissaire de l'exposition Pierre Curie à son propos, en détaillant les confrontations incessantes que se livraient les artistes romains. "Valentin de Boulogne meurt dans une fontaine, Le Cavalier d'Arpin est impliqué dans des histoires de bandes rivales, Ribera se bat souvent" continue le commissaire, friand d'anecdotes. Ses explications nous embarquent dans le quotidien de ces artistes au sang chaud. Comme si l'art de Caravage avait bouleversé autant les esprits de ses contemporains que l'histoire de l'art en train de se faire. Les peintures sont aussi démesurées que les pugilats entre confrères.

Derrière le sujet biblique de l'extraordinaire peinture représentant Judith décapitant Holopherne c'est bien la violence des bandes rivales qui transparaît. Celles qui s'affrontent sur le pont des Anges devant les têtes coupées des fauteurs de trouble qui y sont exhibées. Pillards, assassins, proscrits politiques, la Rome de la fin du XVIe siècle connaît une période de violence accrue qui recense plus de 25 000 brigands armés jusqu'au dents. 
Et les meurtres sont le lot du quotidien. 
La première partie de l'exposition est justement consacrée à ces têtes coupées, sujet à tonalité religieuse à la mode mais aussi teinté de réalisme et de sordide, celui de la rue et de la justice de l'époque. Rappelons que c'est en 1599 que Béatrice Cenci, âgée de 22 ans, est condamnée à Rome à la décapitation pour parricide. Une histoire qui a défrayé la chronique. 
La même année, Caravage peint sa Judith. 
A-t-il assisté à la condamnation ? 

Embarqué à plusieurs reprises dans des confrontations violentes, l'artiste va finir par être condamné à la prison après un procès qui l'oppose à un autre peintre, Giovanni Baglione. Celui-ci porte plainte suite à des libelles qui circulent dans Rome. En fait, des poèmes satyriques qui dénoncent Baglione pour plagiat, le ridiculisent, le traitent de mauvais peintre. 
Rome est hilare. 
Ces paroles seraient signées de Caravage et de ses compères, le peintre Orazio Gentileschi et l'architecte Onorio Longhi. Baglione porte donc plainte pour diffamation contre Caravage. Mais c'était compter sans l'audace, l'arrogance et la désinvolture du plus grand peintre baroque qui semble intouchable. Ce dernier sortira de prison un mois plus tard grâce à l'intercession de Philippe de Béthune, ambassadeur du roi de France. 

Dans l'exposition, l'histoire de ce procès est racontée à travers le tableau de Giovanni Baglione représentant L'Amour sacré terrassant l'Amour profane. Et sous les traits du satyre à gauche de la composition, on peut justement reconnaître le visage de Caravage. Baglione a voulu définitivement porter un coup - de pinceau cette fois - à son ennemi juré.  Caravage avait peint, une année avant, un tableau représentant un Amour profane rigolard, qui sera beaucoup plus apprécié que l'oeuvre de Baglione qui fera rapidement figure de pâle copie.

Après cet épisode, les problèmes judiciaires ne cesseront pas. Caravage multiplie les exactions jusqu'au coup fatal, qu'il porte à Ranuccio Tomassoni le soir du 28 mai 1606, le tuant sur le champ. Lui-même blessé, Caravage doit fuir Rome et se réfugie d'abord chez la puissante famille des Colonna avant de gagner Naples où il peindra à nouveau des chefs-d'oeuvre. Condamné à mort par décapitation, il ne reviendra jamais à Rome, théâtre de ses plus beaux exploits artistiques. 

Mort à 38 ans comme Pascal,Van Gogh, Rimbaud, écrit Dominique Fernandez dans le roman qu'il consacre à l'artiste. Génie incontesté de la peinture à la personnalité complexe, Caravage meurt le 18 juillet 1610 sous le soleil de la petite plage déserte de Porto Ercole alors qu'il avait en tête de rejoindre Rome pour obtenir la grâce du pape. 
Peine perdue, le sort en décide autrement. 
Il serait mort de fièvre, probablement de la malaria, 
complètement seul. 

dimanche 23 septembre 2018

Pieter Stampfli, pionnier du Pop Art

Pieter Stämpfli, Make up, 1963-64, courtesy galerie Vallois

Ecoutez ici ⏩ la chronique radio, avec la voix de Pieter Stämpfli

C'est une soirée de vernissage comme tant d'autres dans cette galerie parisienne prisée des amateurs d'art. Ce 13 septembre 2018, amis et collectionneurs sont au rendez-vous. Tous se retrouvent dans les deux espaces de la galerie Vallois rue de Seine pour découvrir les oeuvres pop-art de Pieter Stämpfli. De grandes toiles colorées qui montrent des peintures lisses des objets du quotidien. Au-delà de l'image, c'est l'idée de l'image, celle d'une société de consommation qui débarque dans les foyers à l'époque où ces œuvres sont créées. On est en 1963 et 1964. Pieter Stämpfli vient de découvrir les artistes américains et anglo-saxons, les pionniers du Pop Art. Il ne s'en détachera plus, happé par la nouvelle vague.

Aujourd'hui, âgé de 81 ans, le peintre suisse a toujours l'oeil alerte. D'un seul regard, je comprends qu'il est rôdé aux expositions et qu'il a toujours autant de rigueur que d'énergie. Je l'embarque dans le bureau à l'arrière de la galerie pour lui arracher quelques mots. Le micro en place, il hésite un instant, se recale sur sa petite chaise, semble un peu gêné.

"C'est juste un enregistrement radio"
"Oui" me dit-il.

Et il se met à me raconter l'histoire de ces objets du quotidien, images de la culture populaire qui ont accompagné toute sa création et rappellent les oeuvres d'Andy Warhol ou de Roy Lichtenstein. Mais à la différence de ces deux stars du Pop Art, Pieter Stämpfli est beaucoup moins connu du grand public. Pourtant, lorsque Warhol fait la première exposition de ses célèbres boîtes de soupe Campbell en 1962, Stämpfli, lui, de l'autre côté de l'Atlantique, commence à peindre ses objets du quotidien sentant qu'il est au début d'une nouvelle ère. Il me souffle que les œuvres exposées ce soir sont très importantes pour lui, qu'il les a gardées toute sa vie, que pendant tout ce temps, il ne souhaitait pas s'en séparer, car elles sont les seules rescapées d'un incendie qui a ravagé son atelier en 1990. Une centaine de toiles de cette période sont alors parties en fumée. Puis, finalement, face à l'enthousiasme de son galeriste, l'artiste a cédé. Après tout, il faut bien que ces œuvres soient montrées. Un succès, puisque dès ce premier soir, la directrice de la galerie m'indique que la moitié des œuvres sont déjà vendues. 
Ici,
un fer à repasser,
un frigidaire,
là un lavabo ou encore une chope de bière,
une jeune femme se maquillant...

On se croirait en plein dans un catalogue de publicité pour produits de consommation des années 1950. A la différence que sous le pinceau de Pieter Stampfli, les images sont parfaitement peintes. Les nuances sont belles, les traits séduisants. Le tour de force : l'artiste parvient à nous faire oublier la banalité du sujet. On ne voit plus que la beauté du trait qui ressort sur un fond absolument neutre, blanc le plus souvent. Pourquoi s'est-il autant intéresser à ce nouveau genre artistique ? Parce qu'il s'est mis à regarder la peinture anglo-saxonne et américaine alors qu'il s'installait à Paris en 1959. Ses expérimentations l'ont ensuite mené à regarder les voitures et les pneus. Le pneu et la trace de pneu sont un leitmotiv chez lui. Il y voit un symbole de notre époque. Mais aussi une forme géométrique passionnante à peindre et à agrandir, jusqu'à l'abstraction. Il le dit, son vœu aujourd'hui est de laisser une trace, celle d'un peintre qui aurait vu tout de suite, en observant, quels ont été les grands changements de son époque. C'est un peu comme ça qu'il définit un bon peintre. Celui qu'on n'oubliera pas, qui restera. A ce titre, il a aussi créé une fondation d'art à Sitgès, sa ville de coeur près de Barcelone en Espagne. Plusieurs dons spontanés d'oeuvres d'art sont déjà venus enrichir la collection. Là aussi, il y a cette volonté de laisser une trace...

La galerie Vallois compte retracer la carrière du peintre à travers une série d'expositions à venir sur des périodes clefs de sa vie. A la fin de l'interview, il m'explique que toute son aventure artistique a véritablement commencé lorsqu'il voit une exposition à la Kunsthalle de Bâle en 1958, la première sur l'expressionnisme abstrait avec Pollock, Klein, Rothko...une vision qui va changer sa vie, le décidant à venir s'installer à Paris et à abandonner la peinture académique.
Une émotion qui fait toujours briller son regard.

L'exposition "Stämpfli Pop (1963-1964)" est visible jusqu'au 20 octobre galerie Vallois au 33 et 36 rue de Seine à Paris.

lundi 10 septembre 2018

Deux tapisseries des Gobelins pour le IIIe Reich

Elles sont montrées pour la première fois au public dans l'exposition "Au Fil du Siècle, 1918-2018, chefs-d'oeuvre de la tapisserie" présentée à la Galerie des Gobelins. 
Deux tapisseries commandées sous l'Occupation, en avril 1941, à la Manufacture des Gobelins. 

La première, un globe terrestre, pour décorer le musée privé de la résidence de Carinhall de Goering, et ainsi rejoindre plusieurs autres œuvres d'art issues de pillages déjà en sa possession. 
La seconde pièce, un char de taureaux, qui devait orner l'hôtel de Joachim von Ribbentrop, le ministre des Affaires étrangères du régime nazi. A l'origine, quatre tapisseries devaient constituer la commande du IIIe Reich qui s'élevait à 1,4 million de francs. 

Mobilier national, Galerie des Gobelins / Thibaut Chapotot

Les liciers de la Manufacture ont tout fait pour en retarder l'exécution au point de la confier finalement à des artisans privés. 
Mais il y a bien la marque de la Manufacture sur le tissu, aux côtés de la croix gammée et de l'aigle nazi. 
La commande aurait en effet été acceptée à l'époque en échange de la libération de liciers français retenus dans le cadre du STO en Allemagne. Deux des tapisseries furent finalement envoyées à Berlin en juin 1944, d'après des cartons de l'artiste allemand pro-nazi Werner Peiner.

Elles sont ensuite retrouvées par les Alliés puis rapatriées en France à la fin de la guerre où elles sont directement entremises dans les réserves du Louvre dont elles n'étaient jamais sorties, avant l'exposition actuelle, qui les dévoile pour la première fois au public français. 
Il s'agit d'une page sombre de la Manufacture sur laquelle des recherches restent encore à mener pour raconter cette histoire de guerre plus en détails.

L'exposition est à voir encore jusqu'au 4 novembre 2018.

Le Mobilier National ouvre ses réserves pour la première fois au public

A l'occasion des Journées Européennes du Patrimoine, qui se tiendront les 15 et 16 septembre 2018, l'institution, créée en 1935, ouvrira ses réserves pour la première fois au public. A l'intérieur de l'édifice construit par l'architecte Auguste Perret, c'est une des plus prestigieuses collections de meubles au monde qui est conservée. C'est également l'occasion de visiter l'atelier de restauration et l'atelier de recherche et de création en compagnie de liciers professionnels. 
En province, pour ces Journées, la manufacture de la Savonnerie à Lodève, les ateliers conservatoires de dentelle d'Alençon et du Puy-en-Velay ainsi que la manufacture de basse lice de Beauvais seront également ouverts au public. 

Photo Mobilier National
A Paris, l'exposition actuelle "Au Fil du siècle, 1918-2018, chefs-d'oeuvre de la tapisserie" est prolongée jusqu'au 4 novembre. Immersion chronologique et colorée au sein des fleurons de la collection de tapisseries conservée au Mobilier National, cette exposition permet de croiser les plus grands noms de la création du 20e siècle, jusqu'à aujourd'hui. D'abord remise sur les rails au ralenti dans la France d'après-guerre, la production textile va petit à petit reprendre des couleurs en faisant appel aux artistes contemporains les plus renommés. Ce nouvel élan est surtout favorisé par l'organisation de l'Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels qui ouvre ses portes au Grand Palais en 1925. Les manufactures nationales y tiennent une place d'honneur et peuvent montrer leur savoir-faire. A cette époque, la mode est à l'exotisme et les représentations montrent souvent un ailleurs fantasmé, reflet du regard colonial. Rebelote en 1937 avec la grande exposition des Arts et Techniques appliqués à la vie moderne qui réunit par moins de 80 pays dans la capitale. La Manufacture des Gobelins y tient fièrement son pavillon. C'est l'époque de Raoul Dufy, Jean Lurçat, Marcel Gromaire et Jean Dubreuil, des peintres qui donnent un souffle nouveau à la production, en créant dans les ateliers d'Aubusson des pièces qui sont toujours des références du genre. Mais l'arrivée de la Seconde Guerre interrompt pour un temps cette renaissance, entraînant même des commandes que l'histoire voudrait oublier, de la part du Reich. Deux de ces tapisseries exécutées pour les nazis sont aujourd'hui conservées au Louvre et au Musée d'Art Moderne. Après guerre, les temps changent, les commandes aussi. On s'adresse alors à Matisse et aux avant-gardes du modernisme, Miro, Picasso, Delaunay puis, au fil du temps, à Hans Hartung ou Zao Wou-Ki, l'abstraction prend le pas sur la figuration. On tisse désormais d'après Arp et Kandinsky, ce que montre avec audace la galerie Denise René en 1952. Puis, ce sera au tour de l'art cinétique de sublimer la tapisserie, un mouvement très en vogue à la fin des années 1960, avec les œuvres de Victor Vasarely. Il s'épanouit avec la commande du président Georges Pompidou à l'artiste Yaacov Agan qui donne naissance à une véritable architecture cinétique recouvrant le sol et le plafond de l’Élysée de 189 couleurs. 

Notre époque actuelle privilégie l'inventivité et l'utilisation de nouvelles techniques pour que l'art de la tapisserie se renouvelle encore. Les liciers ne cessent de dialoguer avec les artistes d'art contemporain, ce dont témoigne la belle composition tissée d'Alain Séchas réalisée cette année et représentant une "Carte du Japon", invention rêvée et onirique. On reste frappé par la fluidité des lignes et la spontanéité de la couleur. Ici, tapisserie et peinture ne font plus qu'un, dans une jolie illusion d'optique.

mercredi 18 juillet 2018

Les galeries d'art : en quête de nouveaux modèles ?

Le constat est sans appel: il y a bien un marché de l'art contemporain à deux vitesses. Les éléphants prospèrent, les petites boutiques souffrent et, entre les deux, l'offre pléthorique des foires fait tourner les têtes. Pour contrer cette mécanique infernale, de nouvelles initiatives apparaissent. Désormais, il ne faut plus parler de galerie, mais de project-space, d'artists-run-space, de gallery-sharing ou de tiers-lieu. Lire la suite ici, p.62.


vendredi 20 octobre 2017

Dans la chambre à coucher de Monet


Attardons-nous un instant sur l’histoire d’un artiste. Aujourd’hui, j’ai choisi de vous raconter l’histoire d’un Claude Monet secret et inconnu à travers sa collection privée d’œuvres d’art. Vous ne le saviez peut-être pas, mais Claude Monet avait une âme de collectionneur. C’est ce que propose de nous faire découvrir pour la première fois le Musée Marmottan-Monet. Une collection constituée de chef-d’oeuvres impressionnistes et pré-impressionnistes mais également de quelques surprises qu’on n’attendait pas, comme des œuvres des peintres de la vie parisienne : Constantin Guys, Jules Chéret ou encore Toulouse-Lautrec que Monet appréciait particulièrement. Il paraît d’ailleurs qu’au sujet de Toulouse-Lautrec Monet conservait chez lui quantité d’affiches sur les murs de sa maison. 


L’exposition du musée Marmottan-Monet est donc un véritable événement. Un fabuleux voyage dans la vie intime, les goûts et les amitiés du plus grand des impressionniste. Qu’aimait-il, qu’avait-il aux murs de sa chambre à Giverny ? Un Renoir, Un Manet, Un Pissarro ? Grâce à cette exposition, nous pouvons désormais l’entrevoir, l’imaginer et le comprendre. Car il y a encore peu de temps, on ignorait tout de cette collection privée. Et comme le rappelle la commissaire de l’exposition, L’histoire commence en fait au soir de l’année 1920. 

Il faut imaginer, imaginer entrer un instant chez le peintre. Voilà ce qu’il s’est passé. Monet reçoit chez lui, à Giverny, quelques amis. En fait il les emmène dans sa chambre à coucher, où sont accrochés de magnifiques tableaux. Quelques témoignages font référence à cet épisode mais sans plus de détails. Et c’est pourtant à partir de cette faible indication que Marianne Mathieu, commissaire de l’exposition, décide de mener l’enquête, curieuse de savoir ce que le grand Monet pouvait bien conserver précieusement dans sa chambre. Son premier réflexe est de se tourner vers l’inventaire après décès du peintre, qui liste toute chose lui ayant appartenu/ Mais, pas de chance, l’inventaire a été détruit par un bombardement anglais pendant la guerre. Marianne Mathieu se tourne alors vers différents documents, livres de ventes, catalogues, correspondances épistolaires…un vrai travail de fourmi pour tenter de retrouver les traces des œuvres de cette collection secrète. Quatre ans d’un travail minutieux digne d’une enquête policière. Pari réussi ! Aujourd’hui, dans l’exposition, vous pouvez admirer plus d’une centaine d’œuvres venues des quatre coins du monde, prêtées par les plus grands musées et collectionneurs privés. 

La chronologie de cette histoire inédite parle d’abord d’un Monet sans le sou, puis d’un Monet qui progressivement connaît le succès et va bientôt acheter ses contemporains en salle des ventes.
De la première période date par exemple une caricature de Charles Lhullier qui est aussi le plus ancien portrait connu du peintre. Un autre tableau, de Gilbert Alexandre de Séverac, montre Claude Monet, jeune, encore imberbe, une image très rare de l’artiste. Ces deux œuvres constituent, en fait, des dons de la part de ses amis artistes. Car lorsque Monet arrive à Paris en 1859, il n’a pas d’argent, vit une vie de bohème mais se fait un solide réseau. Au premier rang duquel Manet et Renoir qui viennent rendre visite au peintre et à sa femme Camille dans la maison qu’il habite désormais à Argenteuil. Vous les rencontrerez dans l’exposition à travers leurs tableaux qui  représentent des portraits de la famille Monet et des scènes de plein air. Renoir sera le plus assidu et le plus prolifique dans cet exercice. Ainsi, ce sont des tableaux d’amitié qui entrent chez Monet et il en gardera certains précieusement jusqu’à sa mort. 

Puis, le temps passe, le réseau s’étoffe et s’ajoutent bientôt les échanges. Avec Gustave Caillebotte, Berthe Morisot et Camille Pissarro, trois de ses plus chers amis. Monet réalisera un grand panneau figuratif pour orner la résidence de Berthe Morisot à Paris. Et en échange, il se contentera d’un tableau de son amie en guise de paiement. De la même manière pour Camille Pissarro, auquel Monet avance de l’argent pour acquérir une maison. A la place d’un remboursement pur et simple, Monet souhaite que Pissarro lui donne le tableau intitulé Paysannes plantant des rames, une œuvre très importante qui avait fait les beaux jours d’une exposition chez le marchand Durant-Ruel. Mais l’anecdote raconte aussi que Pissarro venait d’en faire cadeau à sa femme Julie qui ne fut donc pas très heureuse que l’œuvre lui échappe finalement ! Les anecdotes sont nombreuses et l’on n'en finirait pas de les conter. 

Un peu plus loin dans l’exposition, l’histoire se poursuit avec  trois Rodin, un bronze et deux plâtres. En échange de l’un d’eux, on sait que Monet donna au sculpteur, une de ces 39 vues de Belle-Ile-en-Mer, une peinture conservée aujourd’hui au musée Rodin de Paris. Mais là où l’histoire de l’art devient plus croustillante c’est lorsque des chef-d’œuvres sont redécouverts sur le tard. Ainsi un de deux plâtres de Rodin figurant Deux bacchantes s’enlaçant vient tout juste d’être déniché par la commissaire de l’exposition dans une collection particulière française. C’est « la découverte » de l’exposition s’exclame-t-elle enthousiaste. Rodin l’a signée « Au grand mâitre C. Monet, son ami Rodin ». Voilà bien la preuve d’un cadeau du maître de la sculpture au maître de la peinture. 

A partir des années 1890, Monet est un artiste reconnu et a enfin de l’argent. Fini les dons et les échanges. Il acquiert désormais des toiles en salle de vente, jamais en son nom cependant, toujours en passant par un courtier. Souvent par le biais des grands marchands de l’époque, Paul Durand-Ruel, Ambroise Vollard ou Georges Petit. Il achète alors ses premières amours, les précurseurs de l’impressionnisme, Corot, Jongking et bien sûr Eugène Boudin qui avait été son maître au Havre. Ce qui ne l’empêche pas d’être fidèle à ses contemporains. Deux sublimes baigneuses de Renoir en témoignent. L’œuvre la plus importante et la plus fascinante est sans aucun doute le grand Nègre Scipion de Cézanne, œuvre de jeunesse d’un artiste encore méconnu en 1895 mais que Monet admire et souhaite soutenir. Il l’acquiert 400 francs, une broutille à l’époque ! ça coutait en effet beaucoup moins cher qu’un Corot, un Boudin ou un Renoir pour lesquels il doit débourser plusieurs milliers de francs. Autre chef-d’œuvre du parcours, la Jeune fille au bain de Renoir, un tableau dont on disait aux alentours de 1900 qu’il était « éblouissant de couleurs, d’une merveilleuse époque de Renoir ».  

Évidemment, personne n’en doute, Monet avait très bon goût. Et il faut aujourd’hui s‘imaginer que tous ces tableaux furent accrochés pour de longs ou de plus courts moments aux murs de sa chambre à Giverny, aux côté des estampes japonaises qu’il collectionnait en grand nombre. Une collection intime et secrète que l’on découvre comme on lève un rideau pour entrevoir un trésor. On touche aussi plus près à la vie quotidienne du peintre, aux membres de sa famille, pour lesquels il acheta aussi beaucoup d’œuvres d’art. Il reste probablement encore beaucoup à apprendre de cet aspect méconnu du grand peintre. L’enquête a bien débuté et elle se poursuivra. Il ne nous reste plus qu’à suivre ce conseil du peintre qui disait : « Ma collection est pour moi seul, et pour quelques amis. Venez la voir ! » Eh bien, Allons la voir !! Elle est au musée Marmottant-Monet à Paris jusqu’au 14 janvier.

lundi 24 juillet 2017

Peggy Guggenheim, une vie dédiée à l'art

Cette semaine sur Art District Radio

Nos émissions et chroniques radio vous chatouillent les oreilles avec de l'art et du jazz !
⏩Ecoutez notre chronique radio

Ce mardi, dans Art Story mardi et jeudi à 10h30, découvrez la vie tumultueuse et fascinante d'une des plus grandes mécènes d'artistes du XXe siècle : Peggy Guggenheim. De Paris à Londres, en passant par New York et en vivant son automne à Venise, dans le palais Venier dei Leoni qui abrite toujours sa collection, cette amoureuse des artistes affina d'abord son goût auprès de Marcel Duchamp et de Jean Cocteau, ce qui la mena à collectionner les surréalistes et les avant-gardes européennes. Puis, à partir des années 1940, elle se tourna vers les expressionnistes abstraits américains et est aujourd'hui connue pour avoir découvert le talent de Jackson Pollock. Elle fut taxée de mangeuse d'hommes, d'excentrique, de boulimique...Mais qui était vraiment Peggy Guggenheim ? Celle qui aimait surtout ses tableaux comme on l'entend dire, à travers des archives sonores inédites, qui ponctuent le formidable documentaire de Lisa Immordino Vreeland, La Collectionneuse, qui sort en salle ce mercredi 26 juillet 2017. 


dimanche 25 septembre 2016

Contes et légendes de la peinture troubadour

La peinture troubadour est en vogue au début du XIXe siècle. Le Moyen Age, si longtemps méprisé, est réinventé par de jeunes artistes originaires de Lyon qui s’attachent à représenter son architecture mais aussi ses contes et ses légendes…

Héloïse et Abélard, Tristan et Iseult, Henri IV et Gabrielle d’Estrées, autant de personnages historiques qui n’ont cessé d’alimenter l’imaginaire collectif par leurs destins tragiques et leurs histoires d’amour impossibles. Devenus légendaires par la plume des écrivains et des imagiers, ils connaissent une fortune sans précédent au début d’un XIXe siècle qui délaisse l’idéalisation de l’Antiquité au profit d’un retour à l’histoire nationale. La mode est au « genre anecdotique », ainsi nommé par les critiques de l’époque, privilégiant la représentation de l’histoire par le prisme des sentiments et de l’anecdote. 

Valentine de Milan pleurant la mort de son époux Louis d’Orléans, assassiné en 1407 par Jean, duc de Bourgogne, musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg

Les chefs de file de ce courant sont lyonnais, issus de l’atelier de David, et s’appellent Pierre Révoil (1776-1842) ou Fleury Richard (1777-1852). Ce dernier, fasciné par le gisant de Valentine Visconti qu’il voit lors de ses déambulations au musée des Monuments français (1793-1816), fondé par Alexandre Lenoir au couvent des Petits Augustins à Paris, présente au Salon de 1802 sa Valentine de Milan pleurant la mort de son époux Louis d’Orléans, assassiné en 1407 par Jean, duc de Bourgogne. Le tableau est acclamé par les amateurs et le public qui y voient, dans son intérieur gothique et la pose mélancolique de la jeune femme, le point de départ d’une nouvelle peinture d’histoire, plus intimiste. D’autres artistes (Bouton, Vauzelle) s’inspireront ensuite de la mise en scène architecturale du musée des Monuments français, en particulier du monument funéraire des célèbres amants Héloïse et Abélard (reconstitué puis transféré en 1817 au cimetière du Père Lachaise) ainsi que des tombeaux royaux de Saint-Denis.
Cette même année 1802, Chateaubriand publie son Génie du christianisme qui exalte la foi chrétienne au sortir des années révolutionnaires. Dans ce contexte, l’intérieur des églises gothiques, leur mystère et leur luminosité particulière, la vie monastique et la spiritualité qui l'accompagne deviennent des sujets d’étude inédits alors que les premiers défenseurs du patrimoine, comme l’abbé Grégoire, Aubin-Louis Millin ou Victor Hugo, crient la fin des démolisseurs et des vandales. 
Le phénomène est porté par les écrits d’historiens et d’écrivains qui se livrent à une véritable archéologie de l’histoire, doublée d’une toute nouvelle conscience patrimoniale. Parmi eux, Les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France de Taylor et Nodier connaissent le succès éditorial. Cryptes et tombeaux, cloîtres gothiques et chapelles d’églises, châteaux médiévaux, parfois laissés à l’état de ruines, font revivre les légendes ancestrales d’un passé rêvé. La peinture troubadour inventorie ainsi, à sa manière, les monuments historiques ; dont certains ont disparu depuis, comme la chapelle de l’Observance de Lyon ou l’Ermitage de Vaucouleurs (inspiré du cloître Notre-Dame de l’Isle à Vienne, détruit par un incendie en 1822), représentés plusieurs fois par Richard. L’italien Luigi Bisi, lui, peint avec minutie l’intérieur gothique de l’église de Brou, tandis que Forbin et Granet se spécialisent dans la peinture de cloîtres. 

 Jean Auguste Dominique Ingres, Paolo et Francesca, 1819 © Angers, Musée des Beaux-Arts.

Le style troubadour plaît, avec ses tableaux de petits formats et sa facture qui rappelle la peinture hollandaise du XVIIe siècle. L’impératrice Joséphine en achètera plusieurs. Le décor gothique éclairé par une source de lumière est prétexte à la représentation de scènes galantes et chevaleresques qui restituent l’ambiance des siècles passés (architecture, mobilier, tenture, vêtements, vitraux). Les artistes aménagent souvent la réalité des faits pour les besoins d’une esthétique narrative inspirée par les récits d’Horace Walpole, Walter Scott ou Mary Shelley. Puis, on assiste au glissement du « genre anecdotique » vers le « genre historique », plus emphatique, centré sur les épisodes marquants de l’histoire nationale et même européenne. Ainsi retrouve-t-on Révoil et Fleury aux côtés d’Ingres et de Delaroche. Les productions historiques du premier ne rencontreront pas le succès critique attendu (bien qu’elles soient intéressantes pour nous : à noter l’acquisition récente d’une œuvre d’Ingres L’Arétin et l’envoyé de Charles Quint par le musée de Lyon) alors que le second s’imposera avec sa Jeanne d’Arc, son Cromwell et Charles Ier ou ses Enfants d’Edouard (assassinés par Richard III), largement diffusés par la gravure puis copiés
Ainsi, autour de 1830, le genre troubadour devient « international » avec la Clique de St John’s Wood en Angleterre, Pelagio Palagi en Italie ou Eduardo Rosales en Espagne. De Jeanne la Folle à Marie Stuart, en passant par Charles Quint qui ramasse le pinceau de Titien, les amours de Filippo Lippi et Lucrezia Buti, Le Tasse et Montaigne et autres Du Gesclin et Bayard, la peinture troubadour encore mal connue, est nourrie pourtant par des récits que nous avons tous un jour entendus. Ainsi se laisse-t-on conter l’histoire de France et d’Europe en images...

Pour approfondir le sujet : le catalogue en 2 volumes des expositions de 2014 au Monastère Royal de Brou et du musée des Beaux-Arts de Lyon, éditions Hazan, 2014 L’invention du passé, Gothique mon amour…1802-1830, tome I, 192 pages, 29 € ; L’invention du passé, Histoires de cœur et d’épée en Europe, 1802-1850, tome II, 320 pages + cd-rom, 39 €

jeudi 22 septembre 2016

Degas et les "impudents farceurs"

S’il fut considéré comme un des chefs de file du mouvement impressionniste, lui ne pensait peut-être pas la même chose...
Devant les Nymphéas de Monet, Degas lance, provocateur, qu’ « il n’éprouve pas le besoin de perdre connaissance devant un étang. » Il ne peint pas la nature, ou très peu, et encore moins en plein air ! Il préfère l’atelier où il se confronte, jeune peintre, aux classiques – en particulier Ingres qu’il admire – puis s’épanouit dans les portraits et les scènes de genre, ce qui l’autorise – pense-t-il - à railler ses amis impressionnistes, ces « impudents farceurs », aux côtés desquels il expose pourtant de 1874 à 1886. Mais, est-il vraiment impressionniste ? On préfère parler de « novateur ». Car Degas adopte un regard moderne, explorant les possibilités de la photographie qu’il traduit en peinture par des cadrages inédits et des recherches sur le mouvement dont témoignent ses peintures (et sculptures) de ballets à l’opéra et de courses de chevaux. C’est un instantané reproduit sur la toile, souvent accentué par l’effet vibrant du pastel. Des scènes prises sur le vif, des moments volés, comme cette femme peinte de dos dans La visite au musée ou ce petit rat de l’opéra qui ajuste sa ballerine. Un bureau de coton à la Nouvelle Orléans de 1873 est magnifique de précision tandis que les Danseuses au repos, vingt ans plus tard, sont exubérantes de couleur. Le peintre ne s’est probablement jamais pensé impressionniste, ce qui ne l’empêcha pas d’avouer à Monet, abandonnant sa vantardise : « Vos tableaux m’ont donné le vertige ». 

 Un bureau de coton à la Nouvelle-Orléans, huile sur toile, 1873, musée de Pau

Les artistes se réapproprient l'art textile

 ⏩ Ecoutez la chronique sonore sur Art District Radio Avec l'interview de Julie Crenn L'exposition Soft Power au Centre...